Le deuil est généralement associé à la tristesse, au manque, à la colère ou à la culpabilité. Ces émotions sont largement reconnues et décrites dans les ouvrages consacrés à la perte. Pourtant, certaines réactions restent plus difficiles à évoquer, car elles provoquent immédiatement un sentiment de honte. Parmi elles figure la jalousie. Beaucoup de personnes endeuillées ressentent, à un moment ou à un autre, une forme d’envie ou d’amertume face au bonheur des autres.
Voir une famille réunie, un couple âgé marcher main dans la main ou une femme enceinte peut soudain provoquer une douleur inattendue. Cette réaction surprend souvent la personne qui la ressent. Elle peut se juger durement et se demander comment une émotion aussi inconfortable peut apparaître alors qu’elle souffre déjà profondément. Pourtant, ce sentiment dans le deuil n’est ni une défaillance morale ni un signe de méchanceté. Il s’agit d’une réaction humaine face à la rupture brutale de l’équilibre de la vie. Beaucoup de personnes endeuillées traversent ces pensées sans jamais oser en parler.

Quand la perte bouleverse le sentiment d’équité
Lorsqu’une personne disparaît, le sentiment d’équité implicite que nous entretenons avec la vie est souvent ébranlé. Nous vivons tous avec l’idée plus ou moins consciente que certaines choses suivent un ordre logique : les parents vieillissent avant les enfants, les couples ont le temps de partager une longue vie, les projets ont une chance d’aboutir.
La mort d’un proche peut briser cette impression de cohérence.
Le monde extérieur continue d’avancer normalement alors que, pour la personne endeuillée, tout semble suspendu. Ce décalage peut rendre la réalité des autres difficile à supporter. La banalité du quotidien devient parfois une épreuve. Un rire entendu dans la rue, une conversation sur des projets de vacances ou une dispute anodine entre deux personnes peuvent rappeler brutalement ce qui a été perdu. Dans ces moments-là, ce sentiment n’est pas réellement dirigé contre les autres ; il est le reflet d’une comparaison douloureuse entre ce qui existe encore pour eux et ce qui a disparu pour soi.
Une émotion liée à la comparaison et au manque
Ce sentiment apparaît presque toujours lorsqu’une comparaison s’installe. Nous ne jalousons pas tout le monde ; nous jalousons ce qui nous manque profondément. Une personne ayant perdu un enfant peut ressentir une douleur particulière en voyant une femme enceinte. Quelqu’un qui a perdu son conjoint à quarante ans peut éprouver une forme d’amertume face à un couple âgé qui a partagé toute une vie. Dans ces moments-là, l’émotion n’est pas une hostilité envers l’autre. Elle est la manifestation brutale du manque. La présence de ce que l’on a perdu agit comme un miroir qui renvoie l’absence.
La jalousie entre personnes endeuillées
Il existe une forme encore plus taboue de ce sentiment dans le deuil : celle qui peut apparaître entre personnes endeuillées. Certaines personnes se surprennent à comparer les circonstances de la mort. Elles peuvent envier celui dont le proche est parti paisiblement alors que le leur a beaucoup souffert. D’autres envient ceux qui ont eu le temps de dire au revoir ou d’accompagner les derniers instants. Il peut aussi exister une forme d’amertume liée à la reconnaissance sociale du deuil. Pourquoi la perte de cette personne semble-t-elle susciter tant de soutien alors que la mienne semble presque invisible ? Ces réactions peuvent être très culpabilisantes. Pourtant, elles traduisent souvent un besoin profond de reconnaissance et de validation de sa propre douleur.
Quand la culpabilité s’ajoute à la douleur
Cette émotion devient particulièrement difficile à vivre lorsque la personne endeuillée commence à se juger pour ce qu’elle ressent. Certaines pensées peuvent apparaître : pourquoi suis-je incapable de me réjouir pour les autres ? qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Dans ces moments-là, la personne ne souffre plus seulement de la perte de son proche. Elle souffre également d’une dégradation de l’image qu’elle a d’elle-même. Cette situation peut être décrite comme une forme de double souffrance : le chagrin de la perte s’accompagne du sentiment de ne plus être la personne généreuse ou bienveillante que l’on croyait être.

Quelques repères pour traverser ces ressentiments
Reconnaître l’émotion sans chercher immédiatement à la faire disparaître constitue souvent la première étape. Nommer ce que l’on ressent permet de comprendre que ce sentiment est lié au manque et non à une mauvaise intention envers les autres. Il peut également être utile d’identifier les situations qui déclenchent le plus fortement cette comparaison. Certaines périodes, comme les fêtes familiales ou les annonces heureuses, peuvent être particulièrement difficiles. S’autoriser à prendre temporairement de la distance avec ces situations n’est pas une fuite mais une manière de se protéger. Enfin, déplacer le regard peut aider : plutôt que de se focaliser sur ce que les autres possèdent encore, revenir à la valeur de la relation vécue permet de transformer progressivement l’amertume en reconnaissance de ce qui a existé.
Conclusion
La jalousie dans le deuil est une émotion rarement évoquée, mais profondément humaine. Elle apparaît souvent lorsque le manque devient particulièrement visible dans la vie quotidienne. Plutôt que de la juger ou de la refouler, il peut être plus aidant de la considérer comme un signe de l’importance de la relation qui a été perdue. Avec le temps, cette émotion tend généralement à s’apaiser et la comparaison avec les autres devient moins douloureuse.
Aller plus loin : quand les émotions du deuil deviennent déroutantes
La jalousie, la comparaison avec les autres ou même la culpabilité liée à ces ressentis peuvent parfois troubler profondément les personnes endeuillées. Beaucoup se demandent alors si ces réactions sont normales, ou s’il y a quelque chose d’anormal dans leur façon de vivre la perte.
En réalité, le deuil fait surgir une grande variété d’émotions, parfois contradictoires, parfois difficiles à reconnaître. Colère, soulagement, culpabilité, vide ou sentiment d’injustice peuvent apparaître tour à tour, sans logique apparente.
Comprendre que ces réactions font partie du processus peut déjà apporter un certain apaisement.
Si vous vous êtes déjà demandé si ce que vous ressentez est normal, je vous invite à poursuivre la réflexion avec cet article qui explore les différentes émotions du deuil, même les plus taboues Deuil : Et si tout ce que vous ressentiez était parfaitement normal ?
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