Lorsqu’un parent maltraitant décède, l’entourage s’attend souvent à ce que la personne concernée ressente un soulagement immédiat. Beaucoup imaginent que la disparition de celui qui a fait souffrir libère enfin de tout poids émotionnel. Pourtant, la réalité est souvent bien différente.
À la place de la libération attendue peuvent surgir de la tristesse, de la confusion, parfois même un profond chagrin, accompagné d’un sentiment de culpabilité difficile à comprendre. Cette réaction peut sembler illogique, mais elle est en réalité fréquente et profondément humaine.
L’attachement malgré la violence : un besoin fondamental
Dès la naissance, l’être humain est programmé pour s’attacher à ses figures parentales. Cet attachement est un besoin fondamental, indépendant de la qualité de la relation. Lorsque le parent est violent, maltraitant ou abusif, l’enfant se retrouve pris dans une contradiction douloureuse : il dépend affectivement de la personne qui lui fait du mal. Ce lien, que l’on qualifie d’attachement insécure, s’installe malgré la souffrance et laisse une empreinte durable.
À l’âge adulte, et même après le décès du parent, cet attachement ne disparaît pas spontanément. La tristesse ressentie au moment de la mort n’est donc pas une trahison envers soi-même, ni une forme de pardon implicite. Elle correspond à l’expression d’un lien ancien, jamais apaisé, qui n’a pas pu se construire dans la sécurité affective.

Quand la colère et l’absence de réparation empêchent la cicatrisation
Dans les histoires de maltraitance, la colère occupe souvent une place centrale. Elle est une réaction normale, parfois nécessaire pour se protéger et survivre psychiquement. Cependant, lorsque cette colère reste figée dans le temps, elle peut maintenir un lien intérieur avec la personne décédée.
La souffrance ne vient alors pas uniquement des actes subis, mais aussi de tout ce qui n’a pas été reconnu, réparé ou exprimé. Le deuil devient plus complexe, car il ne concerne pas seulement la perte d’un parent, mais aussi celle d’un parent idéalisé, espéré ou jamais réellement présent. Cette tension intérieure peut donner l’impression de ne pas réussir à avancer, comme si une partie de soi restait bloquée dans le passé.
Comprendre l’ambivalence émotionnelle face au parent maltraitant
Il existe une idée largement répandue selon laquelle la mort d’un parent maltraitant devrait apporter un soulagement immédiat, voire une forme de délivrance. En réalité, le deuil est rarement aussi simple. Il est souvent marqué par une ambivalence émotionnelle faite de soulagement, de tristesse, de colère, de nostalgie et parfois même d’attachement.
Cette coexistence d’émotions contradictoires n’est ni une faiblesse ni une incohérence. Elle reflète la complexité du lien affectif et la profondeur des blessures vécues. Ressentir de la peine ne signifie pas minimiser les violences subies, pas plus que ressentir du soulagement n’efface la souffrance passée.

L’importance d’un accompagnement professionnel adapté
Le deuil d’un parent maltraitant est rarement un chemin que l’on peut parcourir seul. Il réactive souvent des blessures anciennes, parfois enfouies depuis l’enfance, et peut faire émerger des symptômes anxieux, dépressifs ou traumatiques.
Dans ce contexte, un accompagnement professionnel peut être essentiel. Un psychologue ou un psychothérapeute formé aux traumatismes peut aider à mettre des mots sur ce qui a été vécu et à apaiser les émotions envahissantes. Un suivi en psychotraumatologie, notamment par des approches comme l’EMDR, peut également être indiqué lorsque les souvenirs restent très intrusifs. Les groupes de parole encadrés peuvent aussi offrir un espace sécurisant pour partager son vécu et rompre l’isolement.
L’objectif n’est pas d’oublier ni de pardonner à tout prix, mais de permettre à la personne de reprendre sa place dans sa propre vie, sans que le passé continue d’exercer une emprise douloureuse sur le présent.
Avancer vers une forme de liberté et d’apaisement
Faire le deuil d’un parent maltraitant ne signifie pas tourner la page comme si rien ne s’était passé. Il s’agit plutôt d’un cheminement progressif, parfois long, qui consiste à reconnaître ce qui a été vécu, à accueillir ses émotions sans jugement et à se détacher peu à peu de ce qui fait encore souffrir.
Avec du temps, de l’accompagnement et de la bienveillance envers soi-même, il devient possible de transformer ce lien douloureux en un souvenir qui ne gouverne plus la vie quotidienne. Ce processus ne suit pas de règle fixe et ne se mesure pas en durée, mais il permet, progressivement, de retrouver une forme de liberté intérieure.
Surtout, il est important de se rappeler que ce que l’on ressent est légitime. Les émotions ne sont ni bonnes ni mauvaises, elles sont simplement le reflet d’une histoire complexe qui mérite d’être reconnue et respectée.
Quand l’absence n’est pas reconnue : le deuil invisible
Le deuil d’un parent maltraitant est souvent un deuil solitaire parce que la société ne valide pas la peine ressentie. Ce sentiment d’invisibilité se retrouve dans de nombreuses autres situations où la perte n’est pas « officielle » ou reconnue par les autres. Qu’il s’agisse d’un deuil symbolique ou d’une perte que l’on n’ose pas nommer, ne pas reconnaître ce que l’on a perdu est un obstacle majeur à la guérison.
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